Il était une fois … La Belle et la Bête

La Belle et la Bête, Jean Cocteau, 1946. Source : http://www.alalettre.com/actualite-la-belle-et-la-bete.php

Alalettre.com est  un site littéraire géré par des bénévoles. Crée en décembre 1999, le site ne cesse depuis lors de compléter ses pages. Il comprend de nombreux dossiers sur des auteurs français classiques, français contemporains, et étrangers, incluant des notes biographiques, des résumés et/ou analyses de certaines œuvres, ainsi que des liens renvoyant à divers sites pour compléter l’étude. Dans l’une des rubriques sont également disponibles des interviews d’auteurs faites par les collaborateurs. Alalettre.com propose d’autre part ses « coups de cœur », tels que ses sites partenaires ou encore des sites qui ont attrait avec la littérature, présente une rubrique « coup de pouce » qui a pour but d’aider les écrivains à se faire connaître, ainsi que divers actualités. Enfin, le site héberge un forum dans lequel les internautes peuvent intervenir, poser des questions, débattre sur des sujets littéraires, proposer leurs textes ou présenter leurs œuvres.

Aussi, parmi les nombreux auteurs référencés, un dossier est-il consacré à Jean Cocteau.  Le site propose dans son « intro » quelques citations en son hommage. Sont cités le Robert des Grands Ecrivains de la langue française, Marguerite Yourcenar, André Fraigneau, et François Baudot. Une biographie de Jean Cocteau est également disponible et le site propose trois liens : deux blogs, dont l’un ne semble plus exister, ainsi qu’un lien renvoyant à la page de Alalettre.com dédiée au conte de Madame Leprince de Beaumont et à son adaptation cinématographique par Jean Cocteau, page que nous étudierons. Cependant la catégorie « œuvres » du dossier qui nous intéresse n’a pas été complétée, mais annonce, par un « à venir… », une future rédaction, ce qui est d’ailleurs fréquent dans d’autres dossiers. En bas de la page consacrée à La Belle et la Bête, deux liens sont également indiqués : l’un renvoie au conte mis en ligne, l’autre à une interview de Jean Marais  à propos du tournage de La Belle et la Bête disponible sur l’INA. L’article, écrit par Inès Coville, est découpé en deux parties : la première, intitulée « La Belle et la Bête de Madame Leprince de Beaumont (1757) » est consacrée au conte d’origine et contient une analyse de son but et de sa morale, puis dans une seconde partie,  la rédactrice se propose d’étudier « l’adaptation cinématographique de Cocteau », de son travail de réécriture à son travail cinématographique à proprement parler.  Elle analyse en effet pour commencer les libertés narratives prises par Cocteau, puis étudie le travail de mise en scène du cinéaste en rendant rapidement compte de ses inspirations et des procédés cinématographiques dont il use pour recréer l’univers merveilleux du conte. Nous suivrons globalement ce même déroulement en nous concentrons cependant plus sur le sens de l’œuvre de Cocteau, dont la morale n’est évidemment pas la même que celle du conte d’origine et ce sur quoi Alalettre.com ne s’attarde pas, et nous tenterons ainsi d’approfondir et d’enrichir l’article qui est en fait plus un résumé-catalogue qu’une analyse. Notons par ailleurs que ce site vise un large public et les dossiers que proposent Alalettre.com sont d’une teneur qui laisse parfois à désirer.

Le conte apparaît en France pour la première fois en 1740 avec Gabrielle-Suzanne de Villeneuve (1695-1755)  dans son recueil La jeune Américaine et les contes marins. La version définitive est celle de Madame Leprince de Beaumont (1711-1780) qui l’abrège et la publie dans son Magasin des Enfants en 1757. C’est en effet cette version-là que la tradition retiendra et qui servira pour les nombreuses adaptations dont elle fera l’objet, tel que celle de Cocteau  pour son deuxième long métrage, La Belle et la Bête sorti en 1946. Ainsi comment Cocteau adapte-t-il à l’écran un conte marquée par la morale de son époque en vue de recréer son propre univers, et plus encore, sa propre mythologie ?

Nous connaissons tous l’histoire de ce Prince transformé en bête par une fée et condamné à rester sous cette figure monstrueuse et sans esprit jusqu’à ce qu’une belle fille accepte de l’épouser. Le conte a ainsi pour but d’éduquer le jugement afin de savoir distinguer la beauté physique de la beauté intérieure car «Ce n’est, ni la beauté, ni l’esprit d’un mari, qui rendent une femme contente : c’est la bonté du caractère, la vertu, la complaisance : et la Bête a toutes ces bonnes qualités.» Pour se faire, le conte fonctionne d’une part sur l’opposition de personnages aux caractéristiques bien prononcées : la Bête, monstrueuse mais bonne, et les deux sœurs, pourvues d’une grande beauté, mais avides et jalouses ; et d’autre part sur le principe, empreint de christianisme, de récompense / châtiment :  les deux sœurs seront transformées en statue et condamnées à être témoins du bonheur de leur sœur, quant à la Bête, qui a su faire valoir ses qualités morales, retrouvera sa figure de Prince, et  « [épousera] la Belle, qui vécut avec lui fort longtemps, et dans un bonheur parfait, parce qu’il était fondé sur la vertu ». C’est sur cette morale que s’achève le conte de Madame Leprince de Beaumont, morale qui reflète parfaitement la mentalité du XVIIIe siècle : en effet, au-delà de l’apparence, Madame Leprince de Beaumont exalte dans son conte non seulement les valeurs chrétiennes que sont la générosité, la compassion et la vertu, mais légitime aussi les mariages arrangés, fréquents au XVIIIe siècle, et incite les jeunes filles à épouser des hommes mûrs et fortunés, souvent veufs.

Quant à l’adaptation cinématographique, Cocteau, en guise d’introduction, fait dérouler sur l’écran un texte signé de sa main qui s’inscrit dans les premières images du film : « L’enfance croit ce qu’on lui raconte et ne le met pas en doute. Elle croit qu’une rose qu’on cueille peut attirer des drames dans une famille. Elle croit que les mains humaines d’une bête qui tue se mettent à fumer et que cette bête en a honte lorsqu’une jeune fille habite sa maison. Elle croit mille autres choses bien naïves. C’est un peu de cette naïveté que je vous demande et, pour nous porter chance à tous, laissez-moi vous dire quatre mots magiques, véritable « Sésame ouvre-toi » de l’enfance : Il était une fois…. Jean Cocteau ». Le film commence ainsi à la manière d’un conte, annonçant d’emblée son esprit et incitant le spectateur à retrouver un peu de son insouciance d’antan pour sortir, le temps d’une séance de cinéma, de la réalité. Le contexte historique et cinématographique, dont l’article d’Alalettre fait fît,  permet alors de comprendre la place de cette œuvre. En effet, bien que sorti après la Libération, le film a été conçu dans une société désenchantée marquée par la guerre et dans un contexte cinématographique dominé par le réalisme. Cocteau prend ainsi le contre-pied de son époque en adaptant un conte, et propose ainsi un film complètement décontextualisé aux images fantasmagoriques. Le film connaîtra contre toute attente un grand succès, et des années plus tard, en 1970, Jacques Demy lui rendra un bel hommage avec Peau d’âne.

Bien que Cocteau ait respecté la narration générale, le cinéaste a pris de nombreuses libertés dans son adaptation, et sans s’adonner à une liste exhaustive de son travail de réécriture, intéressons-nous aux changements importants qui sont autant de manière pour Cocteau de recréer son propre univers et sa propre mythologie.

Pour commencer, Cocteau ne réserve pas le même sort au deux sœurs. Mariées et transformées en statue dans le conte par une fée, d’ailleurs inexistante chez Cocteau, celui-ci ne s’attarde pas sur leur sort – l’aspect récompense/châtiment est ainsi moins exploité, et les réduit à deux personnages rudimentaires qui ont pour seule caractéristique leur antagonisme par rapport à la Belle.  L’autre ajustement important effectué par Cocteau est l’invention du personnage d’Avenant, chenapan mais beau jeune homme, qui demande la Belle en mariage mais qui se voit essuyer des refus, celle-ci se sacrifiant pour rester auprès de son père. La Bête et Avenant apparaissent donc comme deux rivaux aux caractéristiques opposées. Là où Cocteau signe une grande originalité est d’utiliser Jean Marais, son acteur fétiche, pour jouer la Bête, Avenant, et le Prince. Le cinéaste réunit ainsi les contraires dans un même acteur, dont les yeux, leur point commun, sont souvent mis en valeur, d’où une ambiguïté régnant tout au long du film. En effet, Cocteau fait tuer Avenant pour son audace et son avidité mais conserve sa beauté en la transmettant à la Bête. Ainsi la Bête et Avenant sont-ils deux personnages distincts  ou sont-ils la même personne, représentée sous deux figures différentes témoignant de la dualité morale chez chacun, et que seul l’amour permet de réconcilier et d’élever ? Ce qui nous laisse déjà entrevoir un tout autre sens que celui du conte d’origine.

En effet, bien que Cocteau respecte la dualité laideur physique – beauté morale, celui-ci ne reprend pas dans le même esprit la morale du conte. Cette appropriation par Cocteau n’est pas explorée par l’article d’Alalettre.com qui s’attache à dégager la morale du conte et non le sens de l’œuvre de 1946, ce que nous essaierons d’étudier.

Alors que Madame Leprince de Beaumont se doit de légitimer les mariages arrangés et d’apporter une morale satisfaisante et sans ambiguïté  Cocteau entretient tout au long du film un certain malaise. Son œuvre n’a en effet pas du tout la même résonance que le conte d’origine, empreint de religiosité, ce que Cocteau ne mentionne pas, et de rationalité quant à la bonne conduite à avoir, rationalité que Cocteau se refuse justement de représenter. L’aspect récompense – châtiment est d’ailleurs beaucoup moins développé que dans le conte. Le malaise et le mystère hantent l’œuvre de Cocteau qui transforme finalement un conte moral en un mythe, révélateur de son propre univers et plus encore de sa propre mythologie. Le château de la Bête devient ainsi un monde païen dans lequel se retrouvent la cruauté et l’absurdité du fatum ainsi que de nombreux décors et motifs antiques, telles que les statues ou les cariatides de la cheminée. Dans ce monde lunaire plein d’ombres et de lumières, Avenant apparaît comme la figure répandue du beau et audacieux jeune homme qui meurt dans la fleur de l’âge : Avenant sera abattu par une Diane chasseresse et métamorphosé en Bête. On pense alors à Diane et Actéon, celui-ci transformé en cerf pour son voyeurisme, tel Avenant prenant le corps de la Bête. La figure de la Bête représente ainsi l’élévation vers le bien. Intervient alors le mythe d’Amour et Psyché, qui serait à l’origine du conte de la Belle et la Bête, et nombreuses sont en effet les connivences narratives et symboliques : grâce à l’Amour, Psyché s’élève et gagne l’immortalité. Si Cocteau exalte cette élévation de l’âme, c’est dans une atmosphère dérangeante, atmosphère qui a finalement plus pour but d’inciter à la poésie et à l’imaginaire, comme il le fait toute son œuvre – il reviendra d’ailleurs plus tard sur l’adaptation du mythe antique avec Orphée, que de nous éduquer moralement. Cocteau s’inspire ainsi à la fois l’univers du conte et du mythe pour créer sa propre mythologie qu’il met en scène dans un univers onirique et hautement pictural : nous pouvons presque affirmer que la dimension narrative et le contenu du film de Cocteau deviennent secondaires face à l’impact visuel de la beauté des images.

En effet, le choix d’adapter un conte relève aussi d’une intention purement artistique : celui de représenter à l’écran l’univers du rêve et de la magie. Cocteau s’est ainsi inspiré de Gustave Doré, graveur du XIXème siècle connu pour ses illustrations des contes de Perrault, pour le décor du château de la Bête, paroxysme de l’univers du conte, lieu de l’irréel, du non temps et du merveilleux.

Gustave Doré

Gustave Doré, La Belle au bois dormant

La Belle et la Bête

Aussi la chambre de la Belle est-elle, à l’image de celle de la Belle au bois dormant envahie de lierre, de motifs végétaux, de draps soyeux et de lumière diffuse.

Gustave Doré, La Belle au bois dormant

Gustave Doré, La Belle au bois dormant

La Belle et la Bête

Ou encore l’ambiance gothique du manoir.

Gustave Doré

Gustave Doré, La Belle et la Bête

La Belle et la Bête

Si les gravures de Gustave Doré hantent le château, ce sont les maîtres flamands, notamment Vermeer, Pieter de Hooch, Frans Hals ou encore Rembrandt que l’on retrouve dans le monde de la maison familiale rendu avec un certain réalisme. On assiste ainsi à de nombreuses scènes de genre tels que banquets, les occupations domestiques et tout simplement les costumes. 

Rembrandt

Rembrandt, Le syndic de la guilde des drapiers, 1662

La Belle et la Bête

Pieter de Hooch

Pieter de Hooch, Famille hollandaise, 1662

La Belle et la Bête

Johannes Vermeer, La Jeune fille à la perle

Vermeer, La Jeune fille à la perle, 1665

La Belle et la Bête

L’empreinte poétique de Cocteau, les décors et les costumes, qui sont aussi signés Christian Bérard, directeur artistique pour La Belle et la Bête, recréée ainsi l’univers merveilleux du conte et invente une époque fantasmée qui conjugue à la fois l’esthétique médiévale, gothique, baroque et classique. Les nombreux trucages et effets cinématographiques contribuent également à l’onirisme du conte : le cinéma devient magie. Aussi Cocteau pratique-t-il le cinéma à la manière d’un illusionniste en coupant par exemple les pellicules au bon endroit afin de faire d’un collier de perle une racine, use de fondus pour métamorphoser la Bête en Prince, ou trucages de mise en scène tel qu’en remplaçant le visage des cariatides par des figures vivantes ou encore en remplaçant les candélabres par des bras humains, candélabres qui renvoient aussi à une autre caractéristique de l’univers du conte chez Cocteau : les jeux d’ombres et de lumière. Ainsi la Belle est entourée d’une lumière diffuse, les ombres sont disproportionnées, et la Bête se trouve souvent dans l’ombre. Ce travail de clair-obscur, rapidement évoqué dans le dernier paragraphe de l’article, s’est fait quant à lui grâce au chef opérateur Henri Alekan, réputé pour être le « magicien de la lumière ». Nous reviendrons dans un prochain article de manière plus approfondie sur la lumière dans La Belle et la Bête, œuvre écrite à « l’encre de la lumière ».

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