Orphée: le pouvoir de la poésie (1)

    Le site « Kusanaki » se présente lui-même comme étant « entre le dvd et le Blu-ray, entre la 3D et le goût du 16 mm ; le cinéma de nos Auteurs et de leur politique ». En somme, ce site, présente le travail d’une dizaine d’auteurs autour de « dossiers cinéma », des études et analyses d’extrait de film, ou sur le travail d’un réalisateur, soit dans son intégralité, soit sur de ses films en particulier. Kusnaki propose des actualités récentes sur des films à l’affiche, mais s’intéresse aussi à un cinéma moins récent comme celui de Jean Cocteau.

Il s’agit d’un « dossier », contenant une somme d’information se voulant plutôt complète, avec des éléments d’analyse filmique sur l’œuvre de Jean Cocteau. Outre la partie intitulée « Orphée » à laquelle nous nous intéressons, ce dossier comporte une biographie de Jean Cocteau ainsi qu’une petite présentation et présentation de chaque film, accompagnée d’illustrations ou d’extraits vidéo.

Ici, l’article sur Orphée débute, dans la mise en page, par une image extraite du film : Marias Casares, qui joue le rôle de la Mort/du Destin, a un geste tendre envers le poète Orphée, incarné par Jean Marais. Le poète aime la mort et se fait aimer d’elle. Il s’agit là d’un point important du film Orphée, porté par ces deux personnages principaux emblématiques.

L’auteur de cet article présente le film comme faisant partie de ce que nous nommerons la « trilogie Orphée », comprenant Le Sang d’un poète (1930), Orphée (1950), et Le Testament d’Orphée (1960). Ces trois films comportent une dimension très personnelle où Jean Cocteau s’identifie au personnage du poète. Ces films composeraient, selon l’article, « une sorte d’autobiographie cinématographique », ce sur quoi nous pouvons émettre quelques réserves. Il est en effet très difficile de placer le cinéma, et même la production artistique entière de Jean Cocteau dans de quelconque catégorie. Le « cinéma de poésie » est, il faut l’admettre, un genre plutôt rare. Cocteau lui-même avait du mal à classer ses œuvres et voulait avant tout s’affranchir des catégories pour faire triompher sa subjectivité. On comprendra donc cette trilogie comme étant une sorte d’auto-fiction, ou une biographique au sens de films « autoréférentiels ».Orphée le poète

L’article présente Orphée comme un film plutôt accessible au grand public, tout comme la Belle et la Bête, et place Cocteau au « faîte de sa gloire ». Il est vrai que Orphée présente une intrigue de type policière, précise, dans un genre moins surréaliste que Le Sang d’un poète. Le film a également été nommé dans la catégorie du meilleur film, lors des BAFTA Awards de 1951. Cela se justifie en partie par le fait que Cocteau reprend le célèbre mythe d’Orphée, Orphée personnage éponyme qui incarne l’archétype du poète de la mythologie grecque. Le mythe d’Orphée ne se prête d’ailleurs pas à de grandes modifications, mais reste indémodable, « c’est le privilège des légendes d’êtres sans âge », comme le dit la voix de Cocteau au début du film.

Jean Cocteau renouvelle ce mythe, sans changer sa structure interne, tout en lui imposant de nombreuses modifications. Il y a en effet, toujours selon l’article, une « recontextualisation du mythe dans la fin des années 1940/début des années 1950 » l’irréel se retrouve donc « au beau milieu d’un monde réaliste et contemporain, ce qui le renforce ». Le film permet, selon Cocteau, de donner l’apparence de la réalité à l’irréel. Orphée est en effet très riche en effets spéciaux, « des décors renversés ou des inversions de pellicule » (comme pour la scène des gants, la levé du corps de Cégeste), des « miroirs liquides » qui sont en fait des plans de mercure etc…

« Un autre élément du récit que Jean Cocteau a modifié dans son œuvre est le rapportd’Orphée avec son épouse. Dans le mythe original, le poète, ne pouvant supporter la perte d’Eurydice, décide d’aller aux Enfers par amour et de la ramener parmi les vivants. Ici, si Orphée descend aux Enfers, ou plutôt passe à travers le miroir pour rejoindre « la zone », c’est autant pour revoir la princesse, symbole de la mort, dont il tombe amoureux que pour ramener sa femme ».

Orphée ne pouvant regarder Eurydice

Orphée ne pouvant regarder Eurydice

L’auteur de cet article n’est pas le premier à considérer que Orphée est plutôt épris de la Mort, soit la princesse, que d’Eurydice (Marie Déa). Une interprétation qui a tendance à oublier que la Mort est avant tout une personnification. Pourtant, l’article mentionne cette distinction à ne pas négliger, « cette princesse n’est pas exactement la mort » « la princesse n’est qu’une des figures de la mort parmi tant d’autres », elle incarne en effet la mort de chaque personne les unes après les autres et n’est qu’un exécutant. La Mort, ou « le Destin », choisit cependant d’outrepasser ses fonctions, comme le souligne une fois encore l’article, en tuant arbitrairement Cégeste et surtout Eurydice. Mais ceci ne suffit pas à en faire un être de chair et de sang que Orphée pourrait aimer de la même manière qu’il aime Eurydice.

Si Orphée néglige sa femme, c’est qu’il est absorbé par sa « condition de poète », sa descente aux Enfers symbolise cette expérience dangereuse qui donnera toute sa profondeur et sa seule réalité à son œuvre. De plus, Orphée est affecté par la mort d’Eurydice, si il ne le montre pas autant qu’il le devrait, c’est qu’il se croit encore dans son rêve, un rêve devenu cauchemar « c’est le rêve qui continu, le cauchemar, qu’on me réveille ! ». Il se rend compte à cet instant, qu’après avoir rêvé, écrit, chanté la mort dans sa poésie, il ne la connaissait pas vraiment. Heurtebise (François Périer), chauffeur et acolyte de la Mort lui demande alors ce qu’il souhaite, retrouver la Mort ou retrouver Eurydice. Sachant que l’une ne va pas sans l’autre, Orphée répond « les deux ». Heurtebise ajoute alors « et si possible trompez l’une avec l’autre ». Alors, Orphée a t-il trompé Eurydice ou a t-il trompé la Mort ?

Maria Casarès dans le rôle de la Mort

Maria Casarès dans le rôle de la Mort

Nous voilà face à une première interrogation que le site omet de soulever au travers d’un propos certes bien documenté (de nombreuses citations et extraits du Cinématographe), mais quelque peu simpliste et formel. Il manque également la mention de l’aspect poétique du film, du rôle central du poète ainsi que la projection du mythe sur « l’auto-mythographie » de Cocteau. Nous reviendrons dans un prochain article dans la catégorie « La trilogie Orphée » sur ces questions, à partir de d’autres ressources. 

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